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« De dévoré à boulanger »
(Extrait du cas)

Stein a 8 ans au moment où je le reçois en consultation. Les raisons données sont des blocages en lecture, il arrive à reconnaître les lettres mais il ne les assemble pas. Il est très agité.
A propos de cette agitation, ses parents disent que depuis la petite enfance Stein passe ses nuits à se balancer et à se taper la tête. Très maigre, l’air inquiet, il tremble constamment, comme s’il était traversé par des frissons, malgré cela il s’exprime aisément. Pendant l’entretien, il se montre très sensible aux cris des enfants d’une école se trouvant en face du lieu de consultation.
Son Père nous dit que l’enfant fait des rêves mais il ne veut pas en parler, car il craint qu’après, cela soit pire. La seule chose qui l’intéresse, c’est un programme de télévision où l’on donne des recettes de cuisine.
Ce n’est que lors de la deuxième année, que l’enfant commence à séparer rêve et réalité et c’est à cette époque que Stein parle pour la première fois de ses cauchemars en dessinant des corbeaux qui l’attaquent dans ses rêves. Il associe le fait qu’à la maternelle, il avait peur que sa mère ne l’oublie, qu’elle ne vienne pas le chercher. Il ajoute qu’il est du signe des Poissons et qu’ils sont toujours deux. Il peut alors avouer qu’il lui apparaît un serpent qui prend différentes formes.
A l’école dit-il c’est toujours pareil, chaque fois qu’il voit des lettres doubles, deux -SS-, par exemple, ça se mélange avec le rêve, il s’y perd. Les deux T, c’est le bonhomme avec une jambe, il s’en sert pour tuer. Face à cette représentation, il sursaute puis il s’endort et entre dans un cauchemar. Il y a aussi le C : il représente la gueule ouverte du crocodile, “le serpent dans le crocodile fait le E” dit-il. Les deux P, c’est un serpent qui vient avec une hache, avec le a et la n (aine) dit-il au féminin, c’est pareil. Le cauchemar commence quand le serpent lui montre sa langue en forme de Y, puis fait le bruit SSS en ouvrant les yeux et la bouche, puis l’enfant s’endort, et “ pour faire la paix ” il prend la queue du serpent dans sa main.
Je lui interprète qu’il fait ça pour se défendre, car il a peur de se faire dévorer. Il répond qu’ensuite, il y a une deuxième partie du rêve : il ouvre le ventre du serpent et se réveille.
Il me met face à l’évidence que chaque fois que l’enfant rencontre une des lettres de son prénom, il la voit en double, et dans l’intervalle de ces lettres, c’est le phallus qui apparaît et qui l’engloutit dans le cauchemar.
Dans une autre version du cauchemar il dit avoir chaud et froid en même temps. Chaud et froid sont associés à un souvenir d’enfance. En faisant du ski, il avait glissé très fort sur une pente, ceci l’amène à une autre association d’idées : l’autre jour il était en train de manger et il a entendu à la télé le cri du « supercopter » qui crie comme un aigle en ce moment c’est n’était plus supercopter. Son ventre a commencé à faire du bruit, ça gargouille, dit-il, on mange et cela s’arrête. ” Il continue à parler tout en mélangent les chiffres et les lettres, le supercopter avec la voiture de Dim qui parle, le chaud et le froid. Après un court silence, c’est, dit-il, “comme .......un bruit qui nous surprend par derrière. ”
Après un certain temps il me dit que l’autre jour ils sont entrés dans la cour, “ il y avait de la neige mais il n’y avait pas de traces ”.
Je lui demande d’expliquer : il répond : “la trace c’est comme quelqu’un qui nous suit par derrière, ça sert aussi pour mesurer si c’est du 35 ou du 36, je fais du 36, un copain écrit S et R” (ses initiales).
C’est la première fois qu’il parle calmement et qu’il peut énoncer ces deux lettres, sans rentrer dans un état confusionnel.
Il me fait la confidence qu’il est deux fois dans le ventre du serpent, tout petit, et que quand il ouvre le ventre, il est grand comme moi. Il est à la fois dedans et dehors.

Nous pouvons remarquer ici qu’en disant “je suis deux fois”, il fait une confusion entre les lettres de son prénom et lui même. Il essaie de se nommer, mais les lettres ne réussissent pas à produire le meurtre de la chose, cet objet interne et externe à la fois, il essaye de donner un nom à la dévoration mais il échoue dans cette tentative.
C’est à cette époque qu’il trouve un copain portant le même prénom que lui. Dans le récit de ses difficultés relationnelles, il se confond alors lui-même avec l’autre comme s’il n’y avait aucune altérité entre l’un et l’autre. Il dit par exemple : “Stein est tombé entre deux arbres, j’ai eu chaud et froid”.
Un temps après, une nouvelle inquiétude apparaît concernant un couple de pigeons : “le mâle est mort de froid, c’est ma mère qui l’a laissé mourir, elle a refusé de l’entrer dans la cuisine, et la femelle est triste, elle refuse de manger ”. En parlant il est saisi d’une véritable crise de panique qu’il associe aux difficultés avec son maître qui ne lui demande plus de lire et qui l’a laissé tomber, le mettant au fond de la classe.
Je lui dis que je ne le laisserai pas tomber, et que quand il pense au pigeon c’est lui-même qui a peur de mourir. Il se ressaisit et me dit : “Je ne suis pas un pigeon parce que je parle”. Je lui dis que c’est exact et : “Au lieu de penser à la mort, cesse de penser au pigeon. ”
Après mon intervention, il fait un rêve d’angoisse :
“Il y avait deux garçons, un grand et un petit. L’homme de fer, c’est le robot qui est déjà apparu dans mes rêves comme le serpent, il a trois yeux et deux bouches”.
Je lui dis : “Alors la bouche était double ?”
“Oui” dit-il, “elle parlait d’un côté ou de l’autre. Je suis là, puis je suis là. Comme ça, je regardais, mais il ne me voyait pas”.
Cet homme de fer c’est comme le cyclope qui l’appelait à la mort. Face à ce rêve d’angoisse où son être est appelé à disparaître, il trouve a produire une double schize: une de la voix, grâce au dédoublement des deux bouches, et l’autre, entre l’oeil et le regard. Grâce à ce double mouvement il peut se mettre à l’écart en se situant au point aveugle du regard.

Entre-temps je reçois ses parents ça mère parle d’emblée de sa propre mère qui “tombait tout le temps”. Mais elle ignore la nature de sa maladie. A la naissance de Stein, le père avait fait “une drôle de tête”. Puis en rentrant à la maison, elle avait appris que le jour de la naissance de son fils, sa propre mère était décédée.
Après un moment de silence, elle dit : “ Stein était un accident ”. Elle ne voulait pas d’autre enfant, ils sont allés faire les démarches pour un avortement, et ils ont attendu 1h30, puis n’ont pas voulu attendre davantage, et sur le chemin du retour, dans la voiture, elle a convaincu son mari de le garder.
Nous pouvons repérer dans ces dires, comment la conception symbolique est décalée dans le temps par rapport au moment de l’engendrement. Ici la conception de l’enfant se fait dans la voiture, au moment où ils décident de le garder.
Les balancements et les hurlements ont commencé à l’entrée en maternelle, moment de séparation. Ce qui étonne la mère, c’est qu’à chaque fois que l’enfant a faim il devient blanc, transparent, et s’il n’y a pas quelque chose à manger, il vomit.
A la séance suivante, l’enfant me dit qu’il n’arrive pas à prononcer le mot orthographe, ainsi que, dans les jeux, la date du départ du train.
Je l’interroge sur sa date de naissance.
Il ne la connaît pas, en revanche, il sait qu’il avait attendu quelque chose, il donnait des coups de pied et quand il dormait, il s’écroulait.
Je souligne “ écroulé ? ”.
“ Je rêve ”, dit-il, “ d’un mur en train de s’écrouler, je n’osais pas vous le dire, maintenant je vous le dis pour me débarrasser. Je m’écroule pareil que le mur ”. Ma mère m’a dit que quand je suis né, elle n’a pas pu manger, il sourit, et en se caressant le ventre il ajoute : “ c’est pour ça que je mange, elle avait faim. ”

Après cette séance, il arrive très agité, il a peur que je lui fasse un lavage de cerveau, c’est comme au tribunal, il faut tout dire, mais il y a des gens qui mentent.
J’arrête la séance et sur le pas de la porte, je lui dis de ne pas trop s’inquiéter, car tout dire, c’est impossible.

La séance d’après, il dit rêver toujours de morts et d’accidents. “ Il y en a qui partent à l’hôpital et d’autres qui vont au cimetière. A ce moment je me réveille. ” Ce moment de réveil, nous pouvons l’identifier avec la “tuché”, la mauvais rencontre, car effectivement, l’accident, c’est lui-même dans le discours de sa mère, et la mort, c’est ce point “automaton” où le réel se fait répétition, intervalle entre le moment de son engendrement et le moment de sa conception symbolique, où il avait failli trépasser.

Stein commence à jouer de plus en plus avec les autres jeunes, maintenant c’est un jeu de barrières, ils y posent des chiffres et des lettres pour les mettre en ordre. Un jour il me dit très content “ je ne m’occupe plus de l’autre : s’il y a deux C, l’autre C, c’est comme des jumeaux. ” Cela lui fait penser à son grand père qui est décédé et qui ne l’a pas vu. Lui a vu la photo du grand-père l’autre jour, ça a été un choc car il a pensé que ça pourrait lui arriver à lui aussi.
Il parle ensuite de la peur du feu, il a rêvé qu’il avait causé un incendie et qu’on l’appelait “ la chauffée ”, il a eu peur de brûler comme un steak. Petit, il avait eu un accident, il s’était brûlé avec un réchaud à cause de la négligence de sa mère.
Je lui fais remarquer que le jour de sa naissance sa mère n’avait pas pu manger.
La peur de brûler comme un steak n’était pas éloignée de l’offre de lui-même qu’il pourrait adresser à sa mère pour qu’elle ne meure pas de faim.
Il enchaîne qu’avec l’autre Stein ça va mieux, avant il lui donnait des bonbons, maintenant il lui refile les filles qu’il drague. Les filles c’est mieux, ça remplace tout !
Avec son ami Stein ils ont pris un vieux balai de sa mère et l’ont coupé en deux, un bout pour sa mère et un bout pour la mère de l’autre. Il voulait inventer quelque chose.
Il s’interroge sur le nom de famille, comment ça se transmet ? Pourquoi dans une famille il y a parfois plusieurs enfants de noms différents ? Il joue maintenant avec son frère au billard, l’autre jour il a rêvé que son frère mourait. Il est allé dans sa chambre, heureusement il était vivant et il lui a demandé : “ Si tu mourais à qui tu laisserais tes choses? ” Son frère lui a répondu : “ A toi. ” A ce moment, il a eu mal au ventre et il a eu envie de vomir. Ce frère amène une copine à la maison, ils font l’amour et Stein dit qu’il doit se boucher les oreilles pour ne pas entendre ces cochonneries.
Je lui demande de m’expliquer à quel moment exactement il a eu envie de vomir.
“ Au moment ”, dit-il, “ où j’ai dit à mon frère, si tu mourrais qu'est-ce que tu va faire avec ta jambe ? ” Je souligne “ Jambe ” ? “ non ”, dit-il, “ je me suis trompé : “ Chambre ”. ”
L’envie de vomir est ici corrélée à un excès de la représentation phallique, prise dans sa question, d’où viennent les enfants ? Je lui avais à l’époque interprétée qu’ouvrir le serpent, c’était aussi une façon de se demander d’où sortent les petites graines. Les vomissements sont associés aussi aux moments où il a faim. S’il n’a rien à manger, il offre son estomac, il essaye d’extraire de son propre corps l’objet qu’il faut pour combler l’Autre. Suite à cette séance, il a rêvé qu’un serpent approchait en faisant des zigzags et le mordait mais il n’était pas venimeux. Il ajoute très content qu’il n’a plus peur des serpents. Il me semble que Stein a trouvé enfin un certain apaisement avec la fonction phallique.
Il enchaîne qu’actuellement il a du mal à aller à l’école parce que la mère de Tarzan, qui était blanche, est morte. Lui s’identifie à Tarzan dans la jungle de ses cauchemars, où le serpent se métamorphose en toutes sortes d’animaux. Il a peur que sa mère meure comme sa chienne, c’est-à-dire alors qu’il était à l’école.
Sa mère a quelque chose aux jambes, elle peut tomber et mourir. Je lui dis : “ Comme ta grand-mère au moment de ta naissance. ” J’ajoute : “ Ce n’est pas la peine d’être toujours entre ses jambes. ”
Peu de temps après, il vient, très content, car il a proposé à ses amis de faire une boum chez lui. Il a dit qu’il sera le barman, il va servir à boire et à manger. Il ajoute : “ C’est moi qui me suis proposé, parce qu’il faut bien se protéger. Non, se proposer. ”
Amélie lui a écrit un mot, il l’a ouvert, elle avait écrit : “ Je t’aime ”, ça lui a fait drôle car c’est la première fois qu’on lui dit “ je t’aime ”.
Stein a poursuivi des études dans un lycée technique, choisissant comme métier, boulanger-pâtissier. Au lieu de se proposer lui-même comme la nourriture qui manque à l’Autre, il offrira, à sa place, du pain et des gâteaux.


Juan Carlos Der Dadjadian

 

 

 

 

Juan Carlos Der Dadjadian
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